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Prévention

Suicide : “Toutes les entreprises, y compris l’hôpital, sous-estiment les chiffres”

25 janvier 2021 |

Prévention

On sait prévenir le suicide, en travaillant sur l’articulation vie professionnelle-vie personnelle, en détectant et en accompagnant les personnes en difficulté… Mais, "Dans nos hôpitaux, on ne pourra pas faire de prévention efficace si les conditions de travail ne reviennent pas à un niveau acceptable" alerte le Docteur Marc Fillatre, président de l'Union nationale pour la prévention du suicide (UNPS). Il est responsable de l'unité d'hospitalisation pour adolescents au CHU de Tours en Indre-et-Loire et a animé la cellule d'aide aux étudiants en difficulté à la faculté de médecine de Tours.

Diriez-vous que la relation au suicide des personnels soignants est différente par rapport à la population générale ? La situation a-t-elle empiré ces dernières années ?
L’hôpital concentre des situations de souffrance extrême sur le plan physique et psychique et les soignants ne peuvent faire face à ces difficultés sociales, personnelles, familiales qu’en étant eux-mêmes sécurisés. Or, les conditions de travail se sont profondément dégradées, depuis les 35 heures notamment et aujourd’hui avec la crise sanitaire. Une autre spécificité est que les médecins, en particulier, ont accès à des produits létaux et la connaissance pour les utiliser. Si certains suicides – notamment de médecins hommes occupant des postes importants- sont très médiatisés, cela peut invisibiliser les passages à l’acte d’autres soignants. Cependant la question du nombre de suicides et de son évolution est complexe. Toutes les entreprises, et peut-être encore plus les hôpitaux, sous-estiment les chiffres, loin d’être infimes, peut-être aussi à cause du risque de contamination suicidaire.

Certaines situations vous échappent-elles ? Oui, bien davantage qu’auparavant, quand nous avions plus de temps pour penser. L’une des grandes motivations de nos métiers, qui nous fait venir et rester à l’hôpital, est la prise en charge de la personne dans sa globalité et le travail en équipe. L’accompagnement humain, au-delà de l’aspect technique, donne son sens à notre métier. Or actuellement, nous sommes en profond décalage entre ce dont nous aurions besoin dans l’exercice de notre discipline et les moyens dont nous disposons. Le mal-être des soignants est tel que la solidarité (entre internes, pour échanger des gardes, entre personnels, pour des mutations de planning) tend à disparaître au profit de la préservation de soi, évolution sociétale généralisée.

Certains dispositifs de prévention du suicide existent notamment auprès des plus jeunes qui découvrent la dureté de l’hôpital. Citons le Bipe (Bureau interface professeurs étudiants) parisien ou les SOS internes locaux. Qu’en pensez-vous ? Nous avions mis en place, à Tours, une cellule d’aide aux étudiants qui craquent et décrochent, autour d’une chaîne d’alerte où nous avions l’engagement de prendre contact avec eux sans faire aucun retour à l’administration. Cette cellule a bien fonctionné puis s’est délitée. Elle a suivi la trajectoire de ce type de dispositifs dans lesquels finalement, lorsque l’on pointe les problèmes, on se heurte à un mur. On doit augmenter les moyens pour faire de la prévention du suicide, mais si parallèlement on ne fait pas cesser les causes qui y mènent, c’est peu utile. 

Finalement, en quoi consiste la prévention du suicide ? Elle consiste à travailler sur l’articulation entre la qualité de vie professionnelle/personnelle, à détecter et accompagner les personnes en difficulté… Au-delà, il s’agit un continuum diversifié allant du petit enfant en développement à la stimulation pour faire face à des situations inédites et inattendues, jusqu’aux soins des personnes passées à l’acte et leur entourage. Il faut agir à plusieurs niveaux, mais dans nos hôpitaux, on ne pourra pas faire de la prévention efficace si les conditions de travail ne reviennent pas à un niveau acceptable. Et si les attendus ne sont plus compréhensibles pour les professionnels.

La prévention du suicide n’est pas, selon vous, une question bien traitée à l’hôpital. Qu’est-ce qui l’explique ? Il existe quelques initiatives, mais rien, dans la majorité des cas. Cette absence d’accompagnement repose toujours sur le même mythe, qu’à l’hôpital, on est sensibilisé à ces questions, donc prévenu et qu’on ne peut, par conséquent, se trouver dans ces situations. De même, certaines idées courues ont la vie dure, que nous-mêmes, soignants, intériorisons. Ainsi, ceux qui prennent soin des autres ne peuvent pas être déprimés, sinon ils ne feraient pas ce métier. Les soignants ont dû s’endurcir. C’est particulièrement le cas dans ma discipline, la psychiatrie. Nous sommes habitués à une telle jauge de souffrance qu’il en faut beaucoup pour être sensible à celle des autres, y compris à celle de nos collègues. Le manque de reconnaissance de nos propres faiblesses est clairement un écueil de la prévention.

Propos recueillis par Suzanne Nemo

 

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