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Vous êtes réquisitionnée en réanimation…

23 octobre 2020 |

Actu MNH

« Je suis infirmière depuis 6 ans. J'ai décidé de me spécialiser et de faire la formation d'infirmière anesthésiste, qui dure 2 ans, en alternance entre cours et stages au bloc opératoire. La première année est réputée pour être éprouvante. Effectivement, entre la masse de cours et l'apprentissage technique sur le terrain, la remise en question perpétuelle et le retour au statut d'étudiant, ce fut une année difficile. On le savait, on s'était tous préparés à ça. Ce qu'on n'avait pas prévu, c'est que nous allions tous être réquisitionnés pendant 1 mois et demi en réanimation dans nos hôpitaux financeurs pour soigner des patients infectés par le covid-19. Nous sommes tous passés de « étudiant infirmier anesthésiste » à « infirmier devant gérer 2 ou 3 patients de réanimation » dans des services que nous ne connaissions pas toujours. Un vendredi matin, j'étais en stage au bloc opératoire, le programme était déjà bien allégé pour permettre de préparer l'arrivée de « la vague », j'ai reçu un appel me disant « vous êtes réquisitionnée en réanimation, vous commencez lundi à 12h, vous serez doublée une journée ». Je trouvais ça normal de participer, mais je ne savais pas à quel point ça allait être épuisant, physiquement et psychologiquement. Arrivée en réanimation, tout le monde est masqué et porte une charlotte. L'accueil est chaleureux, la moitié du personnel présent ne connaît pas le service. Tout le monde se dévisage et cherche des yeux connus parmi les visages masqués.

Quelle ambiance particulière ! Je suis doublée une journée. J'ai déjà travaillé en réanimation donc je connais les soins. Mais je ne connais pas le matériel, les locaux, l'organisation du service ni le logiciel. J'ai le droit à 2 masques FFP2 par jour donc je garde mon masque 6h, sans boire, sans manger, alors qu'il fait très chaud dans les chambres et nous portons des blouses qui nous font transpirer. J'ai 50 minutes de route pour rejoindre cet hôpital. Je sors, exténuée de ma première journée. Toutes ces nouveautés, la route et le fait de respirer difficilement dans ce masque épais m'ont littéralement lessivée. Sur l'autoroute, je ne vois qu'une ou deux voitures, je me sens seule, avec les paupières lourdes. J'arrive chez moi et j'entends retentir les applaudissements de 20h. Je sors sur la terrasse mais je suis tellement fatiguée que ça ne me fait strictement rien. Je dis bonsoir à mes voisins qui ont invité des amis à un barbecue malgré le confinement. J'ai envie de crier et de pleurer car leur comportement me révolte. J'ai envie de leur raconter la réanimation, les patients sur le ventre, intubés, ventilés, le manque de respirateurs et les conditions dans lesquelles je travaille. Mais je ne dis rien. Je mange le bon petit plat que m'a préparé mon conjoint, qui lui est en télétravail. Je profite de passer du temps avec lui qui est d'habitude en déplacement une grande partie du temps. J'essaie de me coucher tôt, car le lendemain j'ai cours en visio conférence. La formation ne s'est jamais arrêtée, les intervenants nous on fait cours en visio, seulement nous étions parfois absents, car en poste en réanimation, ou en train de dormir après la nuit à l'hôpital. Nous avons passé nos partiels en ligne, et nous avons assisté à tous les cours que nous pouvions, rattrapé ceux auxquels nous n'avions pas pu être présents. Et nous alternions jours et nuits en réanimation. Quelle période étrange. Mon conjoint me posait des questions sur le mode de contamination, il attendait que je me douche le soir en rentrant pour m'embrasser. Je sentais son angoisse, et je n'avais pas de réponses à ses interrogations.

Le doute était partout : dans la fiabilité des tests, la tenue appropriée pour être protégé, les procédures de nettoyage du matériel...Nous avions tous l'impression d'avancer vers l'inconnu, de soigner en bricolant avec le peu de matériel disponible. Ma famille me posait des questions, les familles des patients également, et je ne trouvais pas les mots pour rassurer, car nous n'avions aucun recul sur cette épidémie. J'ai travaillé cinq semaines en réanimation, de jour, de nuit. Le service a commencé à se vider progressivement. Les patients commençaient à sortir de réanimation. Nous avons alors pu regagner les blocs opératoires pour poursuivre notre formation. Cette parenthèse n'a pas été sans conséquences. Nous étions tous fatigués, stressés de retourner au bloc et d'avoir perdu la main en technique. Les équipes ont été bienveillantes et compréhensives. Le quotidien a repris, avec quelques aménagements dans nos pratiques pour se protéger de cette épidémie. Je ressors grandie de cette aventure, j'ai rencontré des soignants, des médecins, des psychologues, des kinés attentifs, professionnels, qui m'ont aidée et soutenu dans cette période particulière. Je retiens l'ambiance enjouée et conviviale du service dans lequel je suis allée, où le partage des connaissances et des expériences a permis à chacun d'évoluer dans sa pratique. Je retiendrai cette énergie positive déployée pour le bien être des patients, la mise en commun des idées et compétences de chacun pour soigner au mieux, avec le peu de matériel disponible. Je suis toujours engagée dans ma formation et contente de me spécialiser, mais je suis également fière de me dire que je reste infirmière et que je peux m'occuper de patients en réanimation si le besoin se fait sentir en cas de crise sanitaire. Alors, éprouvante, cette première année ? Étonnante surtout ! »

Camille Marcel, 29 ans, infirmière anesthésiste au CH Métropole Savoie

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