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Ma plume mon histoire : « Une mission humanitaire »

16 octobre 2020 |

Actu MNH

« Une mission humanitaire » 

Interview* de Martine Larroucau, 56 ans, infirmière psychiatrique CMP Pau (64). Fait partie de la CUMP 64.

Qu’est-ce qui vous a décidé à participer à ce concours ?

Quand j’ai vu ce concours, c’était pour moi une évidence d’écrire comme ça a été une évidence de partir à Saint-Denis. Il fallait que je dépose quelque part ce que j’avais vécu. Ce qu’on a fait, c’est l’équivalent d’une mission humanitaire.

Vous n’avez donc pas hésité une seconde à vous porter volontaire à Saint-Denis ?

Oui et heureusement ! Car si j’avais commencé à hésiter … Mon mari a été malade en novembre, il a eu un cancer ; si je réfléchissais à tout ce que cela impliquait - d’attraper la Covid, de lui transmettre...- je n’y allais pas, c’est sûr.

Que retenez-vous aujourd’hui de cette expérience ?

Avec cette expérience j’ai touché à des choses essentielles : la vie, la mort, la maladie. Cette année a été pour moi très forte en émotions. Ma vision des choses a changé. Je ne m’encombre plus de tout ce qui me polluait. Et je me dis que je ferai quelque chose de ma retraite, un projet humanitaire par exemple pour avoir le sentiment d’être utile et de sortir de ma zone de confort.

*Propos recueillis par Annelise Schonbach


Une mission humanitaire 

 

Ce lundi-là j'ignorais que ma vie allait basculer et que tous mes repères seraient bousculés. Je ne pensais pas qu'un simple clic changerait le cours de ma vie. Je suis infirmière en psychiatrie au centre hospitalier des Pyrénées à Pau, dans les Pyrénées-Atlantiques. Je travaille dans un Centre Médico-Psychologique et comme tous les matins j'allume l'ordinateur pour faire le point sur mes dossiers. Un mail attire mon attention. L’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard dans le département de Seine-Saint-Denis cherche des volontaires pour soutenir leurs équipes, fortement impactées par la COVID. Je clique sur la demande sans réfléchir, pour moi c'est une évidence, ma place est auprès de mes collègues. Je ne saurais expliquer ma motivation. Peut-être un besoin de se sentir utile dans une période très compliquée pour les soignants, un besoin d'aider, de soutenir, de soulager. Un besoin d'être auprès de ces patients qui en plus d'être en grande souffrance psychique sont confrontés à la COVID. Nous en avons souvent discuté avec les autres soignants volontaires lors de longues soirées à l'hôtel qui nous était réservé, mais nous n'avons eu aucune réponse évidente. Les seules choses qui nous liaient étaient notre déterminisme, notre amour du métier et notre engagement. En un simple clic, le 14 Avril 2020, me voilà en immersion dans le 93, je ne savais pas encore ce que j'allais vivre...J'ai été affectée à Saint-Denis dans une unité psychiatrique du pôle 1.

Premier jour. J'ai des nausées, la migraine, mon corps me rappelle que ce n'est pas aussi simple que je ne l'avais imaginé. 15 patients, des portes fermées, des cris, des pleurs, des plaintes mais aussi des sourires et des éclats de rire. Des équipes accueillantes qui se demandent parfois ce qui a motivé ma démarche. Des soignants courageux, disponibles, qui flirtent avec la COVID et la souffrance. Des équipes multiculturelles, qui me racontent leur vécu, leurs peurs mais aussi leurs histoires, leurs valeurs et leurs croyances. Certains ont été malades, d'autres ont eu peur de contracter le virus, de le transmettre à leurs enfants ou leur famille. Ils sont revenus travailler dès que possible avec beaucoup de convictions et bienveillance. Maintenant la peur s'est éloignée, ils l'ont domptée, ou du moins ils ont appris à vivre avec. Il m'arrive d'appréhender de rentrer dans une chambre 'COVID', non pas par la peur de contracter le virus mais d'infecter ma famille à mon retour ; dans le Sud-Ouest, nous avons été épargnés. Pour être honnête, avant cette mission, je n'ai pas encore été confrontée à des patients porteurs du virus. Habillage, déshabillage, des sacs poubelle spécialement fabriqués par l'hôpital pour nous protéger, prises de température, tension, soins physiques, soins psychiques, visites avec les médecins, consultations et prendre soin de répondre aux demandes de chaque patient, voilà notre quotidien. Il m'est impossible de vous raconter cette histoire sans parler de ces patients que je n'oublierai jamais. Des patients en grande souffrance avec des symptômes psychiatriques exacerbés par la précarité, l'isolement, l'exclusion, la détresse. Nous sommes à Saint-Denis. Des personnes d'origines étrangères, des migrants, des marginaux, des femmes battues, des SDF, et quand ils vous racontent leur vie il n'y a que de la souffrance, de la peur et de la violence. Des humains avec des vies inhumaines. Et moi je suis là, avec eux, tellement heureuse d'être à leurs côtés. Nous sommes tout le temps sollicités, l'un me demande un pyjama jaune, et surtout pas bleu, un autre une cigarette, un patient a besoin de se confier, une dame qui veut aller faire un tour sur la terrasse. Un monsieur m'appelle, il crie, il tape violemment à la porte de sa chambre. Je m'approche, il voulait juste me dire que pour lui la COVID n'existe pas, c'est un complot, il ne faut pas que je m'inquiète.

En passant devant une chambre, je croise le regard d'une dame africaine. Elle pleure en silence, je prends le temps de rester à ses côtés un moment. La barrière de la langue ne me permet pas de tout discerner, mais je comprends qu'elle a vécu la guerre, la violence et les abus. Des patients qui ont besoin d'attention et qui en fait demandent si peu :  le regard du soignant, sa bienveillance et sa disponibilité. Des équipes toujours en mouvement, un flux incessant de va et vient, habillage, déshabillage, COVID, pas COVID, fatigue, enthousiasme. Une parenthèse de ma vie, une expérience humaine inoubliable. Durant nos jours de repos, nous étions 21 volontaires de toute la France à nous retrouver dans un hôtel spécialement réservé. Nos soirées et nos échanges concernaient toujours notre expérience, notre quotidien, nos ressentis. Une parenthèse essentielle, un semblant de famille où sérieux et humour se côtoyaient. Dernier jour, je suis triste, nous sommes tristes de nous quitter. Les larmes, les éclats de rire sont nos rites protecteurs, mais je suis triste quand même. Cadeaux, gâteaux, au-revoir, c'est fini. Retour à Pau difficile. Les images me reviennent, je pense encore aux soignants, aux patients que j'ai laissés derrière moi. Vous me manquez, mais quelle belle expérience. J'ai ramené dans les Pyrénées-Atlantiques un petit bout de Saint-Denis. Je remercie Aissata, Irène, Steed, et tous les autres. Merci aux 21 volontaires.

Martine L.

 

 

 

 

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