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Ma plume mon histoire : « J’ai été touchée, mais je suis soignante, j’y retournerai. »

16 octobre 2020 |

Actu MNH

Interview* de Sophie Crey, 44 ans, agent de soin à l’EHPAD L'Arbé (73). En formation d’aide-soignante à Moutiers.

Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire ce texte ?

J’avais besoin de vider un sac. Et c’était l’occasion de faire prendre conscience aux gens que la Covid n’est pas un complot comme j’ai pu l’entendre dire.

Dans votre texte on perçoit une certaine culpabilité d’être tombée malade…

Tout à fait. Je sais que ce n’est pas ma faute. Mais en tombant malade, je laissais une équipe déjà diminuée. Et en plus de leur charge de travail, ils se faisaient du souci pour moi. Et puis il y a eu la culpabilité d’avoir ramené le virus à la maison. Mon mari et ma fille ont été contaminés.

Vous vous en êtes tous bien sortis ?

Oui … Il me reste des séquelles, mais ça va. J’ai perdu de la vision, ma voix est devenue grave, j’ai une péricardite. Et j’ai eu un choc post traumatique. La nuit je voyais défiler mon hospitalisation, j’avais peur de sortir de la maison, j’étais angoissée…

Malgré tout, vous continuez.

Oui et j’ai même demandé à aller dans l’unité Covid en tant que stagiaire aide-soignante. Quand on est soignant, on est soignant tout le temps. Il n’y a pas de demi-mesure. Donc oui, j’ai été touchée, mais je suis soignante et j’y retournerai.

*Propos recueillis par Annelise Schonbach


J’ai été touchée, mais je suis soignante, j’y retournerai. 

Je m'appelle Sophie et je suis agent de soin dans une unité de soins pour personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer dans un EHPAD en Tarentaise à Aigueblanche. Un matin en allant travailler, le directeur nous a toutes réunies dans la salle du village pour nous dire que l'USSA (unité spécifique soins Alzheimer) était devenue une unité COVID. J'avais peur d'aller travailler à l'USSA, mais je me suis dit que j'avais été formée et que les résidents atteints du COVID avaient besoin de moi. Quand on est soignant on est soignant tous le temps quand tout va bien mais aussi quand il y a des épidémies. Alors, je ne me suis pas posée de questions, je suis allé vérifier la procédure pour s'équiper, j'ai pris deux grandes respirations et mémoriser tous ce que je devais savoir-faire lors de la contamination au coronavirus puis je me suis équipée selon la procédure et je suis entrée dans l'USSA ou unité COVID. Une fois la porte passée je n'avais presque plus peur. Je suis allée rejoindre mon binôme pour les transmissions. Je notais sur mon carnet toutes les informations utiles et nous préparions les chariots de soins et de petits déjeuner avec des gestes d'une extrême lenteur, plus que d'ordinaire pour éviter de véhiculer le virus. Plus nous étions lents, moins nous brassions le virus.

 Avant d'entrer chez un résident je faisais sans cesse attention à l'équipement de mon binôme car dans l'action nous avions vite fait d'oublier quelque chose, ce qui aurait eu de lourdes conséquences. Nous sommes allés dans la chambre de monsieur J, qui avait beaucoup de fièvre et qui désaturait. Monsieur avait les jambes qui marbraient et nous pensions qu'il allait mourir. Nous avons prévenu l'infirmière qui restait dans l'unité avec nous, pour limiter les entrées et les sorties afin de contaminer le moins de monde possible et pendant que mon binôme aide-soignant prenait les constantes et les transmettait, je préparais tout le nécessaire pour l'hydratation et le change afin que monsieur J soit installé le plus confortablement possible pour la matinée. Puis nous sortions les déchets dans des sacs hydrosolubles et les déchets à risque infectieux dans des sacs Dasri. Nous nous déshabillions et pratiquions une désinfection à chaque fois que nous utilisions du matériel. Le lendemain, les choses se compliquèrent car les résidents ont commencé à être malades et à avoir besoin d'oxygène presque tous en même temps et là il fallait faire très vite, il leur fallait à tous des extracteurs à oxygène. Le travail devenait très intense et fatiguant mais on pouvait compter l'un sur l’autre. Nous travaillions en douze heures avec son binôme attitré car nous avions nos habitudes, nous nous connaissions, nous savions et pouvions avoir confiance l'un avec l'autre, car quand mon binôme posait ses lunettes infectées sur une table, je savais qu’elles étaient à désinfecter alors je le faisais et les posait dans un endroit propre. C'était un code entre nous et cela nous faisait moins de stress.

Je gardais la partie intendance et je laissais à mon binôme la prise des constantes et des liens très forts se sont créés entre nous. Puis un dimanche soir, comme tous les soirs, je dis bonsoir à mon collègue et lui dit à demain mais malheureusement, il vit une autre personne arrivée pour venir travailler avec lui le jour suivant. J'étais malade et je venais d'être dépistée positive au coronavirus ainsi que plusieurs de mes collègues. Je m'en voulais de laisser mon binôme, mes collègues, et les résidents face à cette charge de travail et face au virus. Mais je n'étais plus d'aucunes utilité, j'étais très fatiguée, j'avais beaucoup de fièvre et ne pouvait plus bougée. Puis la toux est apparue et le médecin m'a mise en place une antibiothérapie qui n'a eu aucun effet. Au bout de quatre jours, j'ai été hospitalisée en pleine nuit sans pouvoir dire au revoir à ma fille et à mon mari et sans savoir si je les reverrais et sans savoir ce qui allait m'arriver.  Dans l'ambulance, je me suis mise à manquer d'oxygène, les pompiers très gentils m'ont fait un bilan sanguin et posé une perfusion. A l'arrivée aux urgences, on m'a fait passer un scanner et une échographie du cœur et du foie qui ont révélé une péricardite due au coronavirus. J'ai rencontré des infirmières, des aides-soignantes, des médecins très à l'écoute de ma douleur tant à la fois physique que psychologique car je ne savais pas ce qui allait se passer.

J'ai découvert une chaine de solidarité et d'amitié avec la direction de l'EHPAD où je travaille. Le directeur en personne est allé chercher des vêtements et des médicaments à mon domicile car mon mari et ma fille avaient eux aussi contracté le virus et la cadre de santé m'appelait tous les matins et soirs pour avoir de mes nouvelles ainsi que de superbes collègues de travail qui s'inquiétait de ma santé et qui me soutenait et me remontait le moral. Mais je me suis dit qu'il fallait que je sois utile en étant mieux formée et j'ai décidé de faire ma demande d'entrée au concours de formation des aides-soignants et j'ai été reçue. En retournant travailler, j'ai trouvé des résidents décédés due au virus et des résidents diminués au point que la mort a été un soulagement pour eux. Les résidents étaient bien fatigués et diminués mais avec le temps, certains ont repris des forces et au fur et à mesure la vie à l'USSA est redevenue tranquille mais le virus a laissé des traces, comme la peur et l'angoisse dans la tête de tout le monde. C'est très beau d'applaudir le personnel soignant tous les soirs.   Mais si les personnes savaient que le meilleur des 'merci' est de rester chez soi, d’éviter les espaces clos, d'éviter de se faire la bise, de se saluer en se serrant la main, de respecter les gestes barrières en se lavant les mains pour ne pas surcharger les urgences afin de préserver le personnel soignant mis très à l'épreuve durant la première vague de coronavirus. La victoire ne se fera que « ensemble ».

 

Sophie C.

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