10 min

Dehors, tout est au ralenti et pourtant j’ai le tournis

23 octobre 2020 |

Actu MNH

« La survie. La vie. Je souris. Mon histoire n’est pas celle de l’infirmière d’un service ou d’un aide-soignant d’EHPAD. Mon histoire, c’est celle d’une hospitalière, une mère, une femme, frappée par le Covid. Ça pourrait être la vôtre, de votre maman, de la maitresse de vos enfants. Pas besoin de réa pour périr. Pas besoin de gros maux pour souffrir. Quand j’ai eu des difficultés à respirer, la certitude était déjà là. La fièvre, la toux, la fatigue, sont autant de signes dont ma détresse n’avait pas besoin pour confirmer que « C’est bien le Covid, Madame ». Ma terreur, elle, n’avait pas besoin d’entendre « Vous êtes jeune, vous devriez vous en sortir ». Après l’annonce, il y a l’angoisse, la stupéfaction. On rentre chez soi avec tout ça sous le bras (et bonjour chez toi).

On est bien, chez soi. Ça ne peut qu’aller mieux, chez soi. Mais malheureusement, ce n’est pas le cas. « Il n’y a que le repos, madame ! ». Mais chez moi, c’est le bébé qui pleure, la télé qui hurle des nombres de morts, le téléphone qui demande des nouvelles, les libérales qui tournent les talons. Tout s’enchaine comme une tornade et moi, je suis au milieu. Immobile, impuissante. Je rampe vers la salle de bain, je me hisse aux toilettes, et je prie pour ne pas m’écrouler. J’écoute mon bébé hurler la nuit parce qu’il est séparé de sa mère, et je me griffe jusqu’au sang de ne pas pouvoir le serrer dans mes bras, l’embrasser, ou tout simplement le nourrir. J’écoute mon mari se démener avec ce quotidien perturbé et je sers les points de ne pas pouvoir l’aider. L’approcher. Le toucher. J’écoute ma famille demander des nouvelles. Et je pleure de tristesse de ne pas pouvoir les voir. D’être même trop faible pour leur parler. Dehors, tout est au ralenti et pourtant j’ai le tournis. Dans l’œil du cyclope, que reste-t-il de l’hospitalière, la mère, la femme que j’étais ? Mon corps est à genoux, mon esprit dans le brouillard. Absolument tout « mon moi » respire la souffrance et la solitude. Une âme malmenée dans un corps que l’on fuit. Pour le bien des autres, interdiction de les approcher ! Alors, comme un vulgaire mode de paiement, je suis devenue « sans contact ». Je vis seule, je souffre seule, je pleure seule. « Untel est mort ? OK, merci chéri. » Moi qui souffre, qui hurle, qui gémit de douleur. « Elle aussi est partie ? On l’a encore vue lundi… » La solitude. Les larmes que personne ne verra. Au nombre de morts s’ajoute le nombre de « mes morts » : la famille, les amis. Le bilan des victimes de la tornade s’alourdit. Moi, j’avance lentement dans un tunnel sans fin. Une étincelle, une luciole, une flamme d’allumette me font aller de l’avant. Puis au loin, des phares de voiture. Et enfin, enfin, la lumière. Petit à petit, je récupère du souffle. Et je souffle. Je retrouve mes forces, mes esprits et plus tard, ma famille. La survie, la vie, je souris. Mais au fond de moi, le Covid ne me quitte pas. Mon corps a gardé ses traces et « mon moi » a gardé ses séquelles. Rien ne sera plus jamais comme avant. »

Amanda De Zorzi, 34 ans, adjoint administratif hospitalier au CH de Sarreguemines

mnh mag | newsletter

Suivez toute l’actualité de la MNH !

The subscriber's email address.

En validant votre email, vous acceptez de recevoir la newsletter « MNH mag »

Vous pourrez facilement vous désinscrire à tout moment via les liens de désinscriptions présents dans chacun de nos mails.

 

banniere-bas.pngsite mnhEspace adhérent