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Amandine, docteur en immunologie

30 octobre 2020 |

Actu MNH

Printemps 2020. Un papillon se pose sur mon ventre pendant qu’un virus fait du tourisme mondial. Après la tempête suscitée par le confinement, la stratégie de l’année partait en fumée et le chiffre d’affaires du mois de mars était aussi en forme que les pois de mon potager grignotés par les limaces.

Le projet d’entreprise ayant survécu à mon besoin animal de reproduction, il n’était pas question que quelques micromètres protéiques réduisent à néant nos efforts, parce qu’aujourd’hui nous sommes plusieurs sur le bateau. Les microbes ont tous leur faille, et mon premier métier, c’était de les trouver. Alors, pour sauver la boite et la maison, je me suis résolue à retourner à ce que je savais faire de plus simple et surtout, à aller où la société avait besoin de moi en cette période particulière.

Un pied après l’autre, je débarque en maison de retraite plus de 15 ans après la dernière fois. M’y voilà donc de nouveau, moi et mes années en plus, dans ces protocoles d’hygiène poussés pour protéger nos ainés. C’est étrange comme lieu.

Parfois perçue comme une antichambre de la mort, dans la dernière demeure de nos ainés où ils passent en moyenne 5 années de leur vie, les professionnels font de leur mieux pour « prendre soin ». Les nouvelles technologies sont passées par là puisque les dossiers médicaux sont informatisés et vous permettent de savoir en temps réel depuis combien de temps mamie Alice* n’a pas fait caca ou la taille des escarres de papy Jean-Mi*. Des informations essentielles pour prendre soin des corps.

Mais être âgé en fait, ça ressemble à quoi ? C’est mettre plus de temps pour faire les mêmes choses qu’avant, se fatiguer plus vite, avoir besoin d’aide parfois parce que c’est devenu trop compliqué. C’est rêver d’aller au lit et non plus en boite de nuit dès que le repas du soir est terminé. C’est avoir une boucle temporelle qui se boucle plus souvent qu’avant. C’est se raccrocher à ce qui est familier pour se rassurer et tenter de se sentir bien. Ajoutez à cela les maladies qui fatiguent le corps et abiment l’esprit, et notre capacité à communiquer, essence même de ce que nous sommes, devient plus compliquée. Dans notre monde où l’on court en permanence, l’ainé perd de fait sa place. Parce qu’il a besoin de temps. Ce temps si précieux qu’il compte aujourd’hui quand nous-mêmes pensons que nous l’avons de manière inépuisable. Le temps d’aimer, de respirer, de ressentir, de partager, d’être vivant. Le Covid m’a obligée à ralentir, et à me mettre à la vitesse de nos ainés.

C’était la plus belle des choses qui pouvait m’arriver. J’ai retrouvé les trésors cachés dans les EHPAD : des couples encore heureux d’être ensemble, des joueurs de carte, de petits chevaux, des artistes, des jardiniers, des agriculteurs, des chefs d’entreprise, des agents administratifs, des parents qui s’inquiètent, des grands-parents émerveillés… Des vies, belles, qui ne demandent qu’à briller encore un peu. J’y ai appris à me débarrasser des limaces, à jouer à la crapette, à dessiner à la sanguine, à m’improviser réparateur de télévision, et surtout, j’ai renoué avec la résilience. On peut distinguer deux aspects de la dimension relationnelle de la pratique soignante. La première est une relation de soins qui s’établit nécessairement à l’occasion de tout ce qu’il y a à faire. La seconde est la relation de soin, associée à la qualité humaine du rapport à autrui à l’occasion de ce qui est à faire. L’une est indissociable de l’autre si on veut offrir un soin de qualité. Je mesure la chance que j’ai eu d’être un « renfort Covid » et de m’être offert le luxe de prendre le temps, en essayant de jongler au mieux entre la charge de travail plus terre à terre et pourtant nécessaire et cette relation de soin, enrichissante pour tous. Aujourd’hui, les soignants courent quand ils travaillent, c’est un fait. Les soignants n’ont plus le temps de soigner comme ils le voudraient, parce qu’ils manquent de bras, d’équipement, de temps... Alors pour les aider à rester en communication avec Alice* et Jean-Michel*, autrement que par leur dossier médical, nous avons décidé d’adapter notre plateforme de gestion des besoins spécifiques aux besoins de nos ainés en établissement médico-social.

En simplifiant l’accès aux informations non médicales et qui constituent pourtant la vie des résidents, nous espérons pouvoir améliorer leur confort de vie et permettre aux soignants de renouer avec l’essence de leur métier : le soin, dans la plus belle de ses formes. Vous connaissez une personne qui réside en établissement médico-social ? Nous courrons tous, moi la première. Pourtant, une minute suffit pour l’appeler et lui dire que vous pensez à elle. Une minute de notre temps, un dessin, une attention, et c’est le soleil qui entrera dans sa chambre pour la journée. Notre temps n'est pas infini, et passe toujours trop vite quand il s'agit des gens qu'on aime.    Juin 2020. Le papillon s’en est allé, ce qui était à apprendre est resté.

* les prénoms ont été changés

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